samedi 26 mai 2012

Tsonga : "Si je faisais la guerre, on me mettrait en première ligne parce que je suis insouciant"


Jeudi, j'ai interviewé Jo-Wilfried Tsonga, 27 ans et 
n°5 mondial, pour les journaux Mon Quotidien et l'actu. Une rencontre dans le players lounge sous le central de Roland-Garros, en toute décontraction. Pendant 45 minutes, le tennisman me parle de Roland-Garros, de son rapport à l'argent,  à son physique, à ses vices, aussi ! Pour votre plaisir, j'ai retranscrit ici l'intégralité de ses paroles. Interview-fleuve.

ROLAND-GARROS
Quel sentiment prédomine avant ce tournoi. La joie ou le stress ?
La joie ! C'est toujours un plaisir d'être ici. C'est le tournoi qui m'a fait le plus rêver, enfant. Jouer ici est une chance, d'autant plus cette année puisque, étant tête de série, j'y participe dans des conditions de privilégié. Et comme je me suis entraîné plusieurs années ici, plus jeune, je me sens comme chez moi. Revenir à Roland-Garros réveille forcément ma nostalgie.

On a beaucoup parlé de l'étroitesse des lieux… Ça t'embête ?
Certes ce n'est pas immense mais j'aime me sentir proche des gens. Et puis, si ce stade est plus petit que pour d'autres tournois, il est beaucoup plus joli.

Tu sembles plus à l'aise sur dur. Au fond, aimes-tu la terre battue ?
(enthousiaste) Oui j'adore, même si ce n'est pas là où je suis le plus performant. J'aime les sensations de glisse. Je trouve que c'est beau, même à la télé… ça rend le jeu très esthétique. Et puis je respecte la terre battue parce que, selon moi, la diversité fait partie du patrimoine du tennis.

Il y a quelques semaines, tu disais que tu rêvais d'une rivière où pêcher. Elle est passée, cette envie de vacances?
J'ai un peu coupé en passant quelques jours chez moi donc oui ça va mieux. Et ma motivation pour de gros tournois comme Roland-Garros ou la Coupe Davis prend toujours le dessus sur ma fatigue. 

LE RYTHME DE VIE

La fatigue, elle vient des déplacements incessants ?
Je ne dors chez moi qu'un mois et demi par an. Certains vont dire "5 semaines de congés par an, c'est le rythme de travail normal que tout le monde a". Ils auront raison ! Mais moi je dis aussi que mon travail me fait partir de chez moi 24 heures sur 24. Ce rythme de vie entre hôtels et avions, que je supporte seul puisque je ne suis pas marié, devient parfois lassant. Je ne me plains pas, mais c'est une vie particulière.

Qui gère la logistique ? Tu te charges toi-même de ton organisation ?
Je décide de tout. Les horaires d'entraînements, mes hôtels, les sollicitations médiatiques, les choix des partenaires… Même si je consulte mes proches sur certaines choses, même si quelqu'un qui m'aide à la réalisation concrète, j'ai besoin de tout maîtriser. J'ai quitté mes parents à 13 ans, je me suis habitué à décider seul. Cela dit, je n'ai pas fait du tennis pour ça : quand j'ai commencé, je ne savais pas qu'il y aurait tout cela à gérer !

En tournoi, tu as le temps de profiter des villes ?
Un peu. Sinon, je passerais à côté de cette chance formidable que j'ai de voyager dans le monde. Avant, je ne pensais qu'au tennis et je vivais reclus, en passant des courts à ma chambre et de chambre aux courts… Maintenant, je découvre les villes, ne serait-ce qu'en faisant un tour en voiture d'une heure. J'ai besoin de découvrir les monuments, l'architecture, et les gens, leur culture. Je me suis ouvert.

Tu t'occupes comment à l'hôtel ?
Je suis peu à l'hôtel, je sors au maximum. (rires) Quand je suis seul, je passe du temps sur skype ou au téléphone avec mes copains. Je surfe un peu sur Internet. Et, moi qui ne lisais pas beaucoup, je me suis mis à le faire davantage, des romans surtout.

Et sinon, des hobbys ?
En fait, je suis un dingue de sport. J'adore jouer un foot avec des potes et aller boire un café après. Faire une partie de basket en mettant la musique à fond sur le terrain. Faire une balade en VTT et m'arrêter devant la montagne pour dire "C'est pas magnifique ici ?" Je suis un peu supporter des équipes de France à la télévision : je peux regarder les JO, l'Euro de foot, des meetings d'athlé, des championnats de natation… Mais le sport, ce que j'aime par-dessus tout, c'est le pratiquer !

Ton année sans entraîneur, tu en tires un bilan positif ?
Je suis passé de la 20e à la 5e place mondiale, donc j'ai envie de dire que ça marche. Je ne finirai pas ma carrière comme ça mais pour l'instant ça me convient. Je finissais par me sentir trop assisté dans le tennis et ça me pesait. Sans coach, je me suis réapproprié mon projet sportif. Et en tant qu'homme, j'ai appris beaucoup de choses. Avec cette indépendance, j'ai grandi.

OBSESSIONS ET VICES

En semaine de tournoi, comment tu bosses physiquement ?
Il n'y a plus de travail de musculation, sauf en Grand Chelem où, le jour off entre deux tours, l'on peut faire une séance succinte en salle… (Il s'arrête et rigole…) Ça existe succincte ? Ça veut dire légère c'est ça, c'est correct ? C'est marrant, je n'utilise jamais ce mot mais j'aime bien ! 

Te préserver des blessures, pour toi qui as été beaucoup blessé, c'est une obsession ?
Un peu oui ! Parce que j'en ai beaucoup souffert. Et parce que, plus on vieillit, plus c'est dur de revenir après une blessure. Donc on travaille bien avec les kinés pour éviter ça.

Comment étudies-tu tes adversaires ? Tu regardes des matchs, tu fais des fiches ?
Je regarde beaucoup de matchs, sur Internet en particulier.

Et pour ton mental… A une époque tu faisais des pense-bête que tu lisais sur le court, c'est toujours le cas ?
J'ai des rituels, je fais des choses oui… (mystérieux) 

C'est secret ?
Oui, c'est secret ! Mais bon, je ne suis pas un maître en la matière, hein…

On te surnomme parfois Mohamed Ali pour tes qualités de combattant… Tu es vraiment un combattant ? 
Pas sûr (il hésite)... Disons que si je faisais la guerre, on me mettrait en première ligne parce que je suis insouciant. Je suis un peu tête brûlée, et têtu, ce qui peut-être une qualité comme un défaut. Quand j'ai décidé que je ne voulais pas y aller, je n'y vais pas. Et si j'ai décidé d'y aller, je ne lâche pas.

A une époque aussi, tu semblais très obsédé par ton poids ?
En fait, on m'en parlait beaucoup. Mais quand les gens s'approchaient de moi en vrai, ils réalisaient qu'il n'y avait pas grand-chose à enlever ! En fait, mon gabarit est comme ça, je ne peux pas le changer. Mais l'alimentation, ça reste l'une des choses les plus dures pour moi. 

Donc si tu n'étais pas sportif de haut-niveau, tu aurais quel vice ? Tu mangerais plus, tu boirais plus ou tu fumerais plus ? 
(goguenard) En fait, je suis un garçon qui a beaucoup de vices ! Sérieusement, je suis vraiment gourmand. Mon préparateur physique est parfois obligé de vider le minibar pour que je ne craque pas.
LE TOP 4

Qu'est-ce qui t'empêche une plus grande régularité de résultats pour atteindre le top 4 mondial ?
Physiquement, j'ai du mal à enchaîner les victoires. Mon physique est limité, c'est comme ça. Mais je continue à croire en mes chances d'atteindre le top 4… Je continue à progresser, j'ai une marge importante.

Pour le jeu, lequel des joueurs du Top 4 te plait le plus ?
Federer. Son jeu est toujours propre, beau, inspiré. C'est le tennis… à l'état pur.

Il y a la vidéo du fou rire Nadal-Federer, les facéties de Djokovic, toi tu as toujours la banane. On a l'impression que l'atmosphère est cool… C'est réel ?
Oui, il y a une bonne ambiance, c'est une question de génération. Un peu comme celle de Noah et Wilander, où ça avait l'air d'être la fête. Entre nous, aujourd'hui, il y a de la convivialité. Même si on n'a pas de relations en dehors des tournois, parce que chacun a sa vie privée.

L'ARGENT ET LE PARTAGE

Le tennis a l'image d'un sport bling-bling. Tu as la vie d'un jet-setteur ?
D'un jet-setteur, pas du tout. D'un privilégié, certainement ! Moi je suis originaire d'un milieu simple, rural, je suis proche de la nature, mes parents enseignants ne gagnaient pas beaucoup. Le tennis et son argent, ce n'est donc pas le milieu d'où je viens, c'est celui où je travaille. Mais comme je suis un caméléon, que je m'adapte partout, je m'y suis intégré. Pour l'anecdote, quand j'ai gagné le tournoi de Paris-Bercy, mes potes du Mans étaient là. Pour eux, je suis Jojo. Alors, ils ont été surpris en voyant l'hôtel où je logeais, ils demandaient "Est-ce qu'on doit enlever nos chaussures ?" (rires) Alors que pour moi, c'est le décor habituel de mon métier. 

Tu es dépensier ?
(rires) Non pas du tout ! Je suis du genre économe, j'ai été élevé comme ça. Je mets tout de côté. Avec mes parents, on a aussi créé une association Attrape la balle, au Congo, pour donner une éducation scolaire et sportive aux enfants. Le Congo, je n'y suis pas allé souvent, mais c'est ma culture. Mon père vit six mois de l'année là-bas.

Et la référence incessante à Kinder Bueno… ça devient pénible, non ?
Hé oui, je suis Monsieur Bueno ! Mais je le vis bien. Simplement parce que ce partenaire colle à mon image. La convivialité. Un produit de qualité. Et les actions qu'il mène pour les plus démunis et pour les enfants. Il est aussi carré dans son engagement pour recruter des invalides. Et puis cette fameuse idée du partage, c'est l'une des valeurs qui me tient le plus à cœur. Parce que t'as beau être le plus riche du monde, si tu n'as personne avec qui partager, cela perd toute sa valeur.


QUESTION SUBSIDIAIRES

On est en période électorale… Quel serait ton slogan si tu étais 
candidat ?
"Je suis là pour aider les gens". Pour moi c'est le plus important. Quand on peut, on aide d'abord ses parents, puis ses frères et sœurs, puis ses copains… et puis on élargit le cercle petit à petit jusqu'aux gens qu'on ne connaît pas.

Quel héros de cinéma aurais-tu aimé interpréter ?
Maximus de Gladiator.

Tu n'es pas le premier sportif de haut niveau à citer ce film…
Sans doute parce que les gladiateurs, adulés dans l'arène, nous rappellent nos propres sensations : quand on entre dans un stade, que 12 000 personnes crient notre nom… Ça nous pousse tellement !

Des films que tu regardes en boucle ?
Récemment, Les P'tits mouchoirs et Intouchables.

Un film qui t'a fait pleurer ?
Les P'tits mouchoirs, justement. Je fais semblant d'être un gros dur… et je détourne le regard pour cacher mes larmes !

L'origine de ton prénom, c'est quoi ?
Mes parents voulaient me prénommer Jo-Nathan. Mais des amis à eux ont eu, 3 jours avant ma naissance, un garçon qu'ils ont baptisé Jonathan. Alors mes parents ont annulé leur idée. Enfin, à moitié : ils ont gardé Jo, et ils ont cherché un deuxième prénom qui s'y collerait bien. Ils ont épluché le calendrier, et ils sont tombés sur Wilfried !

Et ta coupe de cheveux d'iroquois, depuis février ?
Pour moi, ce n'est pas une référence aux Iroquois. C'est un hasard. J'avais envie de nouveauté, j'en avais marre de ma moumoute ! Je suis allé chez le coiffeur en disant : on improvisera. Il a commencé à couper, et tout-à-coup, en arrivant à ce résultat, j'ai dit : "stop, c'est bon, c'est cool". Mais ensuite j'ai été victime d'un "racisme de cheveux" ! (rires) Même mes parents n'aimaient pas trop. J'ai persisté parce que je me fous de ce que les gens disent. Je rétorque toujours : les cheveux ne font pas ce qu'on a dans la tête… ni dans le cœur !

3 commentaires:

  1. magnifique interview.

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  2. enfin une interview d'un joueur de tennis où l'on apprend quelque-chose, où Tsonga se dévoile! Et du coup cela le rend beaucoup plus attachant! (comme quoi les sportifs se révèlent pour peu qu'on leur pose les bonnes questions - alors merci spoportivement)

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    1. Oui je confirme, elle est vraiment bien cette interview. Quand on laisse le temps aux sportifs de s'exprimer et qu'on leur pose des questions qui sortent de "est-ce que vous êtes content d'avoir gagné" ou "comment vous sentez-vous après cette défaite", on obtient des choses intéressantes !
      Allez, on veut la même avec plein d'autres sportifs !

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